ENCYCLOPÉDIE JURIPSY®
Les erreurs fréquentes dans l'expertise psychologique du harcèlement
Une expertise de qualité ne se définit pas seulement par ce qu'elle affirme, mais aussi par les erreurs méthodologiques qu'elle évite.
En résumé
Les expertises relatives au harcèlement psychologique sont parmi les plus complexes en psychologie légale.
La multiplicité des acteurs, l'intensité émotionnelle, les enjeux judiciaires et l'absence de preuve unique exposent le psychologue à de nombreux biais.
Les erreurs les plus fréquentes ne concernent pas les tests utilisés, mais le raisonnement clinique : conclusions trop rapides, confusion entre souffrance et harcèlement, biais de confirmation, absence d'hypothèses alternatives ou encore confusion entre les rôles du psychologue et du juge.
Les connaître permet d'améliorer la qualité scientifique des expertises.
Pourquoi cette question est-elle importante ?
Une expertise psychologique influence souvent des décisions importantes :
reconnaissance d'un préjudice ;
licenciement ;
indemnisation ;
aptitude au travail ;
responsabilité d'un employeur ;
décisions judiciaires.
Une erreur méthodologique peut donc avoir des conséquences considérables.
La rigueur scientifique constitue la meilleure protection contre les biais d'interprétation.
De quoi parle-t-on ?
Une erreur d'expertise n'est pas nécessairement une conclusion erronée.
Il peut s'agir :
d'une méthode inadaptée ;
d'un raisonnement incomplet ;
d'une interprétation excessive ;
d'une confusion entre plusieurs concepts ;
d'un oubli d'hypothèses alternatives.
Une bonne expertise est avant tout une expertise méthodologiquement solide.
Ce que le psychologue cherche à éviter
Tout au long de son travail, le psychologue s'efforce d'éviter :
les biais cognitifs ;
les raisonnements circulaires ;
les généralisations abusives ;
les conclusions dépassant les données disponibles ;
les prises de position relevant du juge plutôt que du psychologue.
Cette vigilance constitue une compétence professionnelle essentielle.
Les erreurs les plus fréquentes
1. Confondre souffrance et harcèlement
Une personne peut présenter une souffrance psychologique importante sans avoir été victime d'un harcèlement.
Inversement, certaines victimes de harcèlement présentent peu de symptômes au moment de l'expertise.
La souffrance ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à un harcèlement.
2. Confondre harcèlement et burn-out
Le burn-out résulte principalement d'un épuisement lié aux conditions de travail.
Le harcèlement repose sur des comportements répétés ou une dynamique relationnelle délétère.
Les deux situations peuvent coexister mais ne sont pas synonymes.
3. Se limiter au récit de la personne
L'entretien clinique est indispensable.
Il est néanmoins insuffisant lorsqu'il n'est pas confronté :
aux documents ;
aux témoignages ;
à la chronologie ;
aux autres éléments du dossier.
Une expertise ne peut jamais reposer exclusivement sur un récit, aussi cohérent soit-il.
4. Rechercher uniquement les éléments qui confirment l'hypothèse
Le biais de confirmation est probablement l'un des principaux risques en expertise.
Le psychologue doit rechercher autant les éléments qui confortent son hypothèse que ceux susceptibles de la contredire.
Une conclusion solide est une conclusion qui a résisté à la contradiction.
5. Confondre symptômes et preuve
Un état anxieux, une dépression ou un trouble de stress post-traumatique ne démontrent pas l'existence d'un harcèlement.
Ils objectivent une souffrance.
L'analyse de son origine nécessite une démarche clinique beaucoup plus large.
6. Utiliser les tests comme une preuve
Les questionnaires psychométriques permettent d'évaluer des symptômes.
Ils ne permettent jamais d'établir qu'un harcèlement a eu lieu.
Ils doivent être interprétés dans le contexte de l'entretien et de l'ensemble du dossier.
7. Négliger les hypothèses alternatives
Toute expertise doit examiner d'autres explications possibles :
conflit professionnel ;
réorganisation ;
surcharge de travail ;
difficultés personnelles ;
pathologie antérieure ;
événements de vie.
Ignorer ces hypothèses fragilise considérablement les conclusions.
8. Sortir de son champ de compétence
Le psychologue ne décide pas :
si le harcèlement est juridiquement constitué ;
si l'employeur est responsable ;
si une faute a été commise.
Ces questions relèvent du juge.
Le psychologue éclaire la dimension psychologique de la situation.
9. Employer un langage affirmatif excessif
Des formulations telles que :
« il est certain que… » ;
« il est démontré que… » ;
« il ne fait aucun doute… »
sont rarement compatibles avec la prudence scientifique.
Le psychologue préfère des formulations proportionnées au niveau de preuve disponible.
10. Oublier les limites de l'expertise
Toute expertise comporte des limites.
Les expliciter ne fragilise pas le rapport.
Au contraire, cela renforce sa crédibilité scientifique.
Les principes fondamentaux
Une hypothèse doit toujours pouvoir être discutée.
Les conclusions doivent être proportionnées aux données disponibles.
Les biais cognitifs concernent aussi les experts.
Les symptômes ne démontrent jamais, à eux seuls, l'origine des troubles.
La prudence constitue une qualité scientifique.
Les idées reçues
« Plus l'expert est affirmatif, plus son rapport est solide. »
Faux.
Les meilleurs rapports exposent leurs nuances, leurs limites et le degré de certitude associé à chaque conclusion.
« Une expertise psychologique doit confirmer ou infirmer le harcèlement. »
Faux.
Elle évalue la compatibilité entre les éléments du dossier, les conséquences psychologiques observées et les connaissances scientifiques.
« L'expérience protège des erreurs. »
Pas totalement.
Même les psychologues expérimentés sont exposés aux biais cognitifs.
La méthode demeure la meilleure protection contre ces biais.
Le raisonnement du psychologue expert
Le psychologue expert ne cherche pas à avoir raison.
Il cherche à réduire le risque d'erreur.
Toute la démarche d'expertise repose sur cette idée : une conclusion n'a de valeur que si elle résiste à un examen critique.
Le raisonnement consiste donc autant à rechercher les éléments qui soutiennent une hypothèse que ceux qui pourraient l'infirmer.
1. Se méfier de la première impression
Les premières minutes d'un entretien peuvent être très convaincantes.
Une personne peut apparaître :
particulièrement crédible ;
très émotive ;
au contraire très distante ;
extrêmement organisée dans son récit.
Aucune de ces impressions ne permet de conclure.
Le psychologue suspend son jugement jusqu'à l'analyse complète du dossier.
2. Distinguer les faits des interprétations
Au cours de l'entretien, le psychologue différencie systématiquement :
ce qui est objectivement décrit ;
ce qui relève du ressenti ;
ce qui constitue une interprétation personnelle.
Par exemple :
« Mon responsable ne me disait plus bonjour » correspond à un fait rapporté.
« Il voulait me détruire » constitue une interprétation qui devra être confrontée aux autres éléments du dossier.
Cette distinction est essentielle dans toutes les expertises.
3. Vérifier la cohérence plutôt que rechercher la certitude
Le psychologue n'a généralement pas accès à la totalité des faits.
Il apprécie donc :
la cohérence interne du récit ;
la cohérence avec les documents ;
la cohérence avec les connaissances scientifiques ;
la cohérence de l'évolution symptomatique.
Une expertise repose davantage sur un faisceau d'arguments convergents que sur une certitude absolue.
4. Identifier ses propres biais
Le psychologue peut être influencé par :
son expérience personnelle ;
ses dossiers précédents ;
certaines situations particulièrement marquantes ;
la qualité relationnelle avec la personne évaluée ;
les attentes implicites des parties.
Reconnaître ces influences potentielles constitue une exigence déontologique.
5. Conclure avec mesure
Une conclusion scientifiquement solide est une conclusion :
argumentée ;
proportionnée ;
nuancée ;
reproductible ;
compatible avec les données disponibles.
Le psychologue accepte qu'une expertise puisse parfois conclure à une incertitude plutôt qu'à une affirmation excessive.
Les principaux biais en expertise
L’expertise psychologique, comme toute démarche d’évaluation, peut être influencée par différents biais cognitifs. Leur connaissance permet au psychologue de mettre en place des stratégies destinées à en limiter les effets sur son raisonnement.
Le biais de confirmation consiste à rechercher ou à privilégier les éléments qui confirment une hypothèse initiale, au détriment de ceux qui pourraient la remettre en question. Pour le limiter, il est nécessaire d’examiner systématiquement les hypothèses alternatives et les données contradictoires.
Le biais d’ancrage conduit à accorder un poids excessif aux premières informations reçues, qui peuvent ensuite orienter l’ensemble de l’analyse. La prévention consiste notamment à réévaluer régulièrement les hypothèses au fur et à mesure que de nouvelles informations sont recueillies.
Le biais de disponibilité peut conduire à interpréter une situation à partir d’un cas particulièrement marquant ou facilement accessible en mémoire. Le recours aux connaissances issues de la littérature scientifique et aux données disponibles permet de limiter les généralisations fondées sur l’expérience d’un seul dossier.
L’effet de halo apparaît lorsqu’une caractéristique positive ou négative de la personne influence de manière excessive l’ensemble de son évaluation. Une analyse distincte des différentes dimensions cliniques permet de réduire ce risque.
Le biais de sympathie peut conduire à accorder davantage de crédibilité à une personne parce qu’elle suscite de l’empathie, paraît convaincante ou établit facilement une relation positive avec l’évaluateur. Il convient alors de distinguer la qualité de la relation clinique de la valeur des informations recueillies et de confronter celles-ci aux autres données disponibles.
Enfin, l’excès de confiance peut conduire le professionnel à formuler des conclusions plus affirmatives que ne le permettent réellement les données. Une expertise rigoureuse doit donc expliciter ses limites et adapter le degré de certitude des conclusions au niveau de preuve effectivement disponible.
La prévention des biais ne signifie pas qu’il serait possible de les supprimer totalement. Elle repose plutôt sur une méthodologie explicite, la confrontation des sources, l’examen des hypothèses concurrentes et une démarche réflexive, afin de rendre le raisonnement expertal aussi transparent et contrôlable que possible.
L'identification de ces biais fait aujourd'hui partie des bonnes pratiques en psychologie légale.
Questions fréquentes
Une expertise peut-elle être critiquée sans être mauvaise ?
Oui.
Toute expertise scientifique est discutable.
La possibilité de discuter les conclusions fait partie du fonctionnement normal de la démarche scientifique.
Une contre-expertise n'implique pas nécessairement que la première expertise était erronée.
Pourquoi deux experts peuvent-ils arriver à des conclusions différentes ?
Parce qu'ils peuvent :
disposer d'informations différentes ;
interpréter certains éléments différemment ;
examiner la personne à des moments distincts de son évolution ;
accorder un poids différent à certaines données.
L'important est que leur raisonnement soit explicite et scientifiquement argumenté.
Le psychologue doit-il répondre à toutes les questions posées ?
Non.
Il doit répondre uniquement à celles qui relèvent de sa compétence.
Lorsqu'une question dépasse son champ d'expertise ou que les données sont insuffisantes, il doit le préciser.
Savoir dire « je ne peux pas conclure » constitue une démarche professionnelle.
Peut-on conclure à l'absence de harcèlement ?
Le psychologue ne conclut pas à l'absence de harcèlement au sens juridique.
Il peut indiquer que les données recueillies ne permettent pas de mettre en évidence des conséquences psychologiques compatibles avec cette hypothèse, ou qu'elles apparaissent mieux expliquées par d'autres facteurs.
Une expertise parfaite existe-t-elle ?
Non.
Toute expertise est réalisée à partir des informations disponibles à un moment donné.
L'objectif n'est pas d'atteindre une certitude absolue, mais de proposer l'analyse la plus rigoureuse et la plus transparente possible.
Regard JuriPsy®
Les erreurs les plus importantes en expertise ne sont pas toujours les erreurs de diagnostic.
Ce sont souvent des erreurs de méthode.
Une expertise devient fragile lorsqu'elle affirme sans démontrer, lorsqu'elle interprète sans confronter ou lorsqu'elle conclut sans exposer ses limites.
À l'inverse, une expertise solide est celle qui montre comment elle a raisonné, pourquoi elle retient certaines hypothèses, pourquoi elle en écarte d'autres et jusqu'où ses conclusions peuvent être soutenues par les données disponibles.
La crédibilité d'un expert repose moins sur ses certitudes que sur la qualité de son raisonnement.
En pratique
Pour les avocats
Lorsque vous analysez une expertise, ne vous limitez pas aux conclusions.
Interrogez-vous sur la méthode :
Les hypothèses alternatives ont-elles été examinées ?
Les tests sont-ils adaptés ?
Les conclusions sont-elles proportionnées ?
Les limites sont-elles exposées ?
Le raisonnement est-il compréhensible ?
C'est souvent là que se situent les véritables faiblesses d'un rapport.
Pour les magistrats
Une expertise convaincante est une expertise dont le cheminement intellectuel est lisible.
Le rapport doit permettre de comprendre :
les données retenues ;
celles qui ont été écartées ;
les raisons de ces choix ;
le degré de certitude associé aux conclusions.
Pour les psychologues
Avant de finaliser un rapport, posez-vous une dernière question :
« Si un confrère relisait mon expertise, pourrait-il comprendre exactement comment je suis arrivé à cette conclusion ? »
Si la réponse est oui, votre rapport est probablement suffisamment argumenté.
À retenir
Les erreurs les plus fréquentes dans les expertises de harcèlement concernent moins les outils utilisés que la manière de raisonner.
Une expertise de qualité repose sur une méthode explicite, l'examen des hypothèses alternatives, la prise en compte des biais cognitifs et des conclusions proportionnées aux données disponibles.
L'humilité scientifique n'est pas une faiblesse : elle constitue l'une des principales garanties de la fiabilité d'une expertise.
Pour aller plus loin
Bibliographie indicative
Kahneman D. — Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée.
Croskerry P. — Travaux sur les biais cognitifs en expertise et en médecine.
American Psychological Association (APA) — Specialty Guidelines for Forensic Psychology.
European Federation of Psychologists' Associations (EFPA) — Recommandations en psychologie légale.
Code de déontologie des psychologues.
INRS — Publications relatives au harcèlement moral.
Version : 1.0
Date de création : Juillet 2026
Collection : Les Références JuriPsy® – L'encyclopédie de la psychologie appliquée au droit